Bineta Cissé, pionnière de la première heure pour la défense de l’art africain

Dernière mise à jour : 4 sept.

L’art africain a toujours inspiré les plus grands courants artistiques au fil des siècles sans pour autant avoir la reconnaissance qui lui est due. Heureusement, ce phénomène s’efface petit à petit grâce à des pionniers comme Binta Cissé dont le parcours est aussi riche que fait de sacrifices. Pourtant, il reste toujours aussi difficile pour un artiste ou un galeriste au Sénégal de vivre de son art. Pourquoi ? Quelles sont les raisons à l’origine de cette situation et comment y apporter des solutions de manière concrète ? La rédaction de Noir Concept est allée à la rencontre de Bineta Cissé, promotrice de l'espace Vema: usine de fabrique à culture, pour avoir des éléments de réponses. Bien implantée dans le domaine artistique depuis plusieurs décennies, Bineta a trouvé un moyen de faire vivre l’art africain, mais plus encore, de permettre à ce que les artistes africains puissent vivre de leur art. Découvrons ensemble son parcours.


De fille de cheminot à propriétaire d’une galerie d’art sur les quais du Port de Dakar

C’est en 1960 dans le pays de la Teranga que Bineta voit le jour au sein d’une famille très portée sur l’art. Toujours différente et aimant sortir des sentiers battus, celle qui allait devenir par la suite un mécène de l’art africain ignorait encore quelle destinée l’attendait. Pourtant, tout était tracé d’avance.

En 1987, son amour pour son pays et son continent l’ont poussée à la création d’un produit inédit : un savon à base de thiouraye (encens sénégalais), d’huile de palme et de beurre de karité. Voulant rendre le produit fièrement sénégalais tout en étant aux normes de consommation internationales, la future propriétaire de la galerie Vema a obtenu un brevet de fabrication à Aix-en-provence tout en l’estampillant « Made In Senegal ». Malgré toute l’originalité du produit ainsi que son cadre de fabrication très pointu, ce savon aux essences locales n’a pas connu un fort succès auprès de sa cible principalement sénégalaise. La cause, le terrain n’était pas encore prêt à percevoir la valeur d’un produit du terroir africain. A cette époque, plus le produit venait de loin (occident de préférence) et plus la valeur perçue ainsi que la confiance accordée par le consommateur étaient élevées.

Cependant, celle qui aime bien se faire aussi appeler Binette n’a jamais cessé de croire au renouveau du rayonnement de l’Afrique. Elle épouse un artiste et berce donc également sa vie de femme adulte de la douce symphonie de l’art africain. Révéler l’Afrique à travers l’art et la culture ne l'a jamais quittée. C’est ainsi qu’en 1991, elle ouvre un restaurant culturel à Dakar. Celui-ci est totalement différent d’un restaurant classique. Bien évidemment, on y sert de la bonne nourriture, mais les clients ont également la possibilité d’y manger en compagnie d’artistes avec lesquels se tiennent des débats autour de l’art. Les artistes pouvaient également s’y exprimer grâce à des expositions.

Le restaurant de Bineta Cissé n’était pas le seul endroit où les artistes locaux trouvaient refuge. Son mari étant également un artiste, leur maison était fréquemment un lieu de rencontres avec d’autres acteurs du domaine artistique. Ainsi, un an après l’ouverture du restaurant, sa maison devint un haut lieu d’expression de l’art et de la culture du continent-mère. En effet, la première édition artistique de la biennale de Dakar eut lieu en 1992. Comme on pouvait s’y attendre, plusieurs artistes qui n’avaient pas été sélectionnés cette année-là étaient mécontents. « J’étais dans un appartement de 250 mètres carrés en plein centre-ville avec une superbe vue sur le port de Dakar au huitième étage. Je me suis dit : on a une galerie-là. Je me suis réveillée, j'ai dit à mon mari : je vais mettre les enfants dans deux chambres, on prend le séjour et on en fait une galerie ». Et c’est ainsi que le premier OFF (exposition indépendante par des particuliers au sein de la ville de Dakar lors de la biennale) fut créé.

Ce fut une première et le début d'une galerie privée qui a notamment inspiré plusieurs autres à se lancer dans les OFF de la biennale ou tout simplement à ouvrir un espace artistique indépendant. L’édition d’après, la future propriétaire de l’espace Vema est directement approchée pour intégrer un comité au sein de l’organisation de la biennale. Et depuis, Bineta Cissé est l’un des grands noms associés au célèbre événement artistique de Dakar.

Sa galerie privée étant ainsi lancée, il lui fallait désormais un espace plus grand. Au début, la promotrice de l’espace Vema recherchait un container à transformer en loft. « J’aime les choses bizarres. J’aime sortir des sentiers battus et être différente » nous confie-t-elle. Une nuit après plusieurs heures de recherches infructueuses comme à l’accoutumée, Bineta eut un songe. « On m’a dit que ce que je cherchais se trouvait à l’endroit où j’étais née ». Troublée, elle en parla à son mari au réveil, mais lui non plus ne trouvait d’explications à ce rêve. Après y avoir réfléchi, elle finit par se souvenir de son enfance. « Je suis née à Dakar en plein centre-ville et je jouais à l’élastique sur les quais du port de Dakar. La gare, les trains, la mer, le port, c’est toute mon enfance ». « Mais oui, c’est ça ! Tu recherches un entrepôt. C’est sûrement de ça qu’il s’agit » s’écria son mari.

Bineta partit donc au port de Dakar se renseigner à propos d’un espace libre dans cette zone. « Là, on m’a répondu qu’il y avait un entrepôt disponible à l’embarcadère. Un entrepôt qui à l’origine était l’entrepôt de l’entreprise Mobilier de France et qui était fermé depuis 1970. Et là, je me suis dit ‘‘extraordinaire’’. Il n’y a pas de hasard ». Au lieu d’en faire un appartement comme prévu, Bineta voit désormais une galerie d’art grandeur nature.

C’est ainsi que naquit l’espace Vema.

Né d’un songe, l’espace Vema veut désormais faire rêver


Bien qu’il y ait eu un moment de pause où elle s’est davantage consacrée aux siens et à sa retraite, l’art ayant toujours été sa passion, Bineta ne se voyait pas tout abandonner. Au fil du temps, le manque de moyens et d’autofinancement restent toujours un problème, mais après une 14ᵉ édition de la Biennale, cela prouve que l'espace Vema demeure un espace incontournable de la vie culturelle sénégalaise.



Mais plus de 30 ans après toutes ces aventures dans le monde de l’art, qu’est-ce qui a fondamentalement changé ? « Pas grand-chose » nous répond-t-elle. En effet, pour Bineta, on parle de plus en plus de l’art au Sénégal et même au-delà, mais les artistes africains ont toujours autant de mal à s’en sortir et à joindre les deux bouts. Selon elle, le premier obstacle pour un jeune artiste africain est le besoin d'investissement. Outre le volet financier, il s’agit d’un besoin d'investissement dans l'éducation, dans la formation et dans l’apprentissage. La preuve est qu’il n’y a pas de musée d’art contemporain au Sénégal. Le manque de labels, l’inexistence de grandes écoles de formation aux métiers de l’art et de la culture, la pauvre éducation artistique de la masse, le peu d’accompagnement des acteurs étatiques de ce secteur sont autant de facteurs qui pénalisent l’art au Sénégal et en Afrique. Le résultat des courses est le peu de confiance que les mécènes et autres institutions financières comme les banques placent en l’art africain.

De manière générale, il manque tous ces ingrédients pour avoir une industrie autour de l'art africain. Par exemple, « une galerie pour exposer les artistes, c’est bien. C’est d’ailleurs son rôle. Mais même moi qui suis expérimentée dans le design, si je reçois une commande qui va jusqu’à 50 chaises design, oui je peux le faire. Mais si on m’en commande 1000, comment je m’en sors ? » nous a-t-elle expliqué. Il est crucial de créer une industrie autour du savoir-être artistique et de la culture africaine. Pour la promotrice de l’espace Vema, il est aberrant de compter des pays africains parmi les plus grands producteurs mondiaux de coton sans pour autant avoir d’industrie textile sur le continent. « Pour y arriver, il faut beaucoup d'investissements ; et là, ce sont aux États de prendre la responsabilité d’investir afin de relancer l’économie, ou certains privés. C'est bien beau de créer, mais sans financement, cette créativité ne peut pas aller loin. » poursuit-elle.

Tous ces facteurs du quotidien ont poussé cette passionnée et experte de l'art africain à vouloir désormais léguer une usine culturelle à la relève, à travers l’espace Vema. Bineta accompagne toujours personnellement des artistes africains originaux, mais son projet de vie est désormais de faire en sorte qu’il y ait toute une véritable industrie autour de l’art africain à travers son "usine de fabrique à culture" - Galerie Vema. Cette dernière servira notamment de lieu de rencontres, d'échanges, de divers secteurs de l’art comme le théâtre, le cinéma, la poésie, la lecture, l'art culinaire, le design du mobilier. Le tout concentré avec une bonne palette culturelle, de manière à faire vivre ces divers acteurs, et ce sera à Dakar. « Pour un film par exemple, c’est plus de 90 corps de métiers qui se mettent ensemble afin d’aboutir au résultat que vous voyez. C’est ainsi que l’argent tourne et que l’art nourrit. Attention toutefois à ne pas oublier que cela ne fonctionne que si l’Africain consomme africain, car si on continue à tout importer comme c’est le cas même au sein de nos gouvernements qui commandent du mobilier en occident, qui enrichissons-nous ? » rappelle-t-elle.

Si vous êtes un passionné d’art ou simplement un esprit curieux, l’espace Vema attend de vous accueillir chaleureusement. Il s’agit avant tout d’un lieu d’échanges autour de l’art sous toutes ses formes. N’hésitez pas à observer, et soutenir en achetant pour que la nouvelle génération d’artistes puisse émerger et briller encore plus que l’ancienne. C’est d’ailleurs le mot de fin l’inspirante Bineta : « Nous attendons de vous y accueillir chaleureusement et nous voulons que la nouvelle génération s’en empare afin de continuer à assurer de beaux jours à l’art africain ».


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