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Entretien avec Mohamed Mbougar Sarr,prix Goncourt 2021

5 questions posées à Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021




Il est Sénégalais, il a 32 ans et il a 5 œuvres à son actif. Lui, c'est le très célèbre auteur qui a remporté le prix Goncourt en 2021, pour son roman “La plus secrète mémoire des hommes”, paru la même année. Un an après un tel sacre, il revient, dans les colonnes de Noir Concept, sur cette année de consécration, ce qui l'a marqué, ses expériences et ce qui a changé dans sa vie d'auteur. Si vous ne le connaissiez que de nom, c'est le moment de rencontrer l'humain derrière le prestigieux prix Goncourt. Ici Mbougar, l’auteur au talent immense, l’homme attachant et plein d’humilité, que, nous sommes sûrs, vous prendrez plaisir à (re)découvrir.


1) Le prix Goncourt est connu pour être l'un des plus prestigieux. En un an,

qu'est-ce qui a changé dans votre vie d'auteur ?

M.S. : Tout d'abord, on n'écrit plus. On fait la promotion du livre, on va rencontrer des gens, intervenir dans des librairies, des salons, des festivals, des cercles privés… Et toutes ces choses prennent beaucoup de temps et ne vous laissent plus le loisir de vous reposer et d'écrire. Je n'écris donc plus depuis un an.

Ensuite, l'autre grand changement, c’est la médiatisation et le fait que je rencontre des milliers de personnes pour des milliers de choses, qui parfois n'ont rien à voir avec la littérature. Mais c'est ainsi et c'est intéressant.

Le changement, c'est aussi beaucoup de joie que je ressens. Une joie qui continue en réalité, parce que je rencontre énormément de monde qui se plie à une portée qui me dépasse symboliquement, qui exprime leur soutien de façon très touchante. Je rencontre des gens qui ont beaucoup aimé le livre et pour qui, ça a changé quelque chose. Je reçois beaucoup d'énergie, j'en perds également. Pour tout cela, je suis aussi très reconnaissant.

Du reste, il y a cette formidable aventure qui est celle des traductions de La plus secrète

mémoire des hommes en plusieurs langues qui permet au livre de voyager dans le monde. C'est quelque chose de très beau à vivre.


Au fond, ce prix change tout. Il déclenche tout un déséquilibre pendant un an, voire deux, avant de se retrouver. Donc actuellement, je suis dans une dynamique de quelque chose de très puissant, de très grisant, de très épuisant, mais de très beau aussi.


2) Dans une récente interview, vous parliez de la lecture comme d'une

expérience. Tous vos livres, sont-ils donc écrits dans cette perspective ?

M.S. : Avec le but d'offrir au lecteur quelque chose de différent, de jamais écrit ?

Non non. Ça, c'est impossible. Parce que je n'ai pas cette prétention ni cette ambition d'écrire quelque chose qui n'a jamais été écrit. Je ne sais pas ce que ça voudrait dire, ni ce que ce serait, puisque tout, d'une certaine manière, a déjà été écrit sur l'expérience d'Être Humain, sur les différentes émotions qui nous constituent. On est des hommes et des femmes, et on se rapporte les uns aux autres.

Ce que je voulais dire par là, c'est qu'il fallait essayer de faire du temps de la lecture, une expérience différente par rapport à la vie qu'on a tous les jours. Donc aller au-delà simplement d'une lecture qui soit divertissante, d’une histoire qui soit simplement bien racontée, pour essayer de toucher des choses beaucoup plus profondes qui ont rapport avec le temps, la mémoire, la souffrance, mais aussi la joie. Et ce, dans des régions plus profondes de nous et pas juste dans la superficie de nos réactions.

Les livres qui m'ont marqué sont ceux qui m'ont donné l'impression que je n'étais plus seulement un lecteur, mais que je vivais pleinement dans ce que je lisais. Je vivais dans chaque phrase et chacune d'elle avait une résonance très forte en moi. Ça ne veut pas dire que c'est tout à fait nouveau, ça veut juste dire que quelqu'un exprime différemment, à sa manière, une vérité ou un questionnement très ancien, presque éternel. Et que cette personne le renouvelle par un certain usage, langage ou images.

C'est un peu cela l'expérience de la lecture : trouver toujours de la profondeur à ce qu'on propose.


3) Outre vos lectures, qu'est-ce qui nourrit votre quotidien d'écrivain ?

M.S. : En réalité, on peut dire que tout nourrit mon quotidien d'écrivain, puisque tout peut passer dans l'écriture. Donc tout ce qu'on vit au quotidien, nos rencontres, nos discussions les plus anodines peuvent donner lieu à des réflexions et à une mise en fiction.

Au fond, le matériau d’un écrivain est tout. Le mien, hormis mes lectures, est constitué de choses très banales. Je sais que j'ai quelques autres passions : le sport, le football en particulier, la musique, la cuisine. Ce sont des choses que je fais simplement au quotidien.


Les grandes questions qui me travaillent sont liées à la fois à ce que j'observe autour de moi, mais aussi à ce que je lis par ailleurs dans la situation du monde, dans les questions qui nous occupent et nous agitent.

Mais mon quotidien est très banal. Je lis, je dors, j'écris la nuit. Et c’est tout.


Vous êtes un oiseau de nuit ?

M.S. : Effectivement je suis un oiseau de nuit. En réalité, depuis très longtemps, j'écris toujours la nuit. Écrire a toujours été pour moi une activité nocturne parce que c'est très lié au fait que, élève, je faisais mes devoirs au dernier moment. En effet, j'étais un mauvais élève dans le sens où je ne faisais jamais mes devoirs à temps. Le dernier soir avant de rendre, je faisais des nuits blanches et donc, il m'est resté une habitude scolaire qui aujourd'hui est devenue une habitude d'écriture.


4) Après une année passée à parcourir la France et l’Europe en général, vous considérez-vous comme un ambassadeur de la littérature noire ou est-ce que les lecteurs que vous rencontrez vous considèrent-ils ainsi ?

M.S. : Je pense que ce sont plutôt les lecteurs qui me considèrent ainsi. Je suis simplement un écrivain qui tente de construire quelque chose, et un écrivain qui vient d'un pays qui est le Sénégal et qui est alors africain. Et tout ça, c'est un hasard puisque j'aurais pu naître en Finlande ou au Brésil.

Mais il se trouve que je suis né au Sénégal. Je suis un écrivain sénégalais, un écrivain africain. Lorsque j'écris, je ne me pose pas cette question de me dire est-ce que je dois être un écrivain sénégalais ou non ! Je suis vraiment un écrivain et j'essaie de dire quelque chose du mieux que je peux dans l'usage de la langue. Cependant, puisque je suis né au Sénégal et que mon imaginaire est celui d'une enfance sénégalaise, il y a quelque chose en moi qui ressort dans ce que j'écris et qui me place naturellement dans cet espace. Lorsque j'écris, tout un ensemble de gens, des Africains, des noirs en général, peuvent se rattacher à certaines expériences. Ça ne veut pas dire que ce sont les seuls, mais que ces personnes ont une sensibilité plus particulière à ça, qu'ils

viennent de là ou qu’ils y vivent et en connaissent les réalités.

Et peut-être que par le prix qui m'est tombé dessus, je fais partie maintenant des ambassadeurs, des symboles de la littérature noire. Quand ça arrive, je ne peux pas le renier ou le refuser, parce que ce n'est pas moi qui le décide. En réalité, être un symbole, c'est quelque chose qui vient de l'extérieur. Et c'est d'ailleurs mieux ainsi au fait de se décréter soi-même symbole, représentant de porte-parole de, etc.


Donc oui, ça me vient de l'extérieur. Parfois, je rencontre des gens qui me désignent comme tel, et qui me chargent de beaucoup d'espoirs, de responsabilités, que je ne pense pas mériter, mais contre lesquels je ne peux pas non plus me défiler. Parce que le prix a une importance, ma parole a pris une autre importance aussi, que je le veuille ou non.

Tout ça est un apprentissage. Et il faudra sans doute de longues années pour arriver à accepter l'idée que d'autres vous regardent, vous choisissent comme symbole, comme exemple, comme modèle, et ce, que vous le vouliez ou non. Il faut donc apprendre à vivre avec ça. De plus, il ne faut pas que cette situation paradoxale, celle qui voudrait qu'on vous ait désigné parce que vous écriviez quelque chose et que vous n'écrivez, plus se produise. Concrètement, il faut continuer à écrire, à être d'abord à la hauteur de ses propres attentes et éventuellement de pouvoir répondre à celles des autres.


5) Certains lecteurs peuvent trouver déroutant de se plonger dans un univers qui ne leur est guère familier. "La plus secrète mémoire des hommes" est-il un livre difficile à lire selon vous, accessible au grand public ou plutôt à une cible plus restreinte ?

M.S. : Ça, ce n'est pas tellement à moi de le dire. Moi, je l'ai écrit comme je voulais l'écrire. J'ai répondu un peu à un appel profond. C'est ainsi que je souhaitais l'écrire, du moins, c'est dans cette forme- là que c'est sorti. Après, dans l'appréciation, ce n'est pas vraiment à moi de le dire. Tout ce que je sais, c'est que j'ai rencontré des lecteurs très différents. De ceux qui lisent beaucoup, à ceux qui le font de manière occasionnelle, voire pas du tout. Ou encore, certains qui lisent dans un genre bien particulier. Et tous ces lecteurs-là ont pu lire le livre. Qu’ils l’aient aimé ou non est une autre histoire, mais ils ont pu le lire.

On peut considérer que certains livres sont très difficiles et pourtant les gens les lisent. Moi, j'ai toujours estimé que, lorsqu'un livre se présente à vous, il y a toujours un effort à faire. Parce qu'un livre n'est pas toujours quelque chose qui vous arrive simplement. Et ça aussi, ça fait partie de l'expérience dont je parlais tout à l'heure. L'expérience, c'est le sentiment d'avoir traversé quelque chose, de s'être laissé traverser par quelque chose. Et quoiqu'on dise, pour que ce type d'expérience arrive, pour avoir une chance de la réaliser, il faut quand même que le livre vous résiste à un moment. C'est-à-dire qu'il ne faut pas que cela soit une sorte d'objet transparent, un peu mou, que vous veniez comme ça traverser.


La raison pour laquelle les expériences de lecture sont profondes, c'est qu'il y a quelque chose dans le livre qui nous a résisté. Une chose qui ne s'est pas laissée comprendre, qui ne s'est pas donnée tout de suite et qui déclenche en nous une réflexion qui fait qu'on y pense souvent. Parce que précisément, on a eu du mal, on a été surpris, ou il y a quelque chose qui a tenu en face de nous. Ça ne veut pas dire qu'ils sont difficiles, ça veut simplement dire qu'ils interrogent des parties en nous, de notre esprit, de notre sensibilité qu'on n'a pas l'habitude de solliciter. Ce qui est important, c'est de pouvoir toujours lire des choses très différentes. Des choses un peu plus complexes, comme des choses beaucoup plus agréables, plus divertissantes à lire.

Je ne fais pas de hiérarchie absolue entre ces différents types de lecture. Mais, les lectures qui me plaisent le plus, sont celles qui me demandent l'effort d'entrer dans ce qui est proposé, parce que ce sont ces livres qui m'élèvent le plus. Et c'est mon goût et ma sensibilité. Il y en a beaucoup, et heureusement, l'offre littéraire est assez large pour que chacun puisse à un moment donné trouver quelque chose dans ce livre.

J'espère en tout cas que La Plus Secrète Mémoire des Hommes trouvera son public, quoi qu'il l'a déjà trouvé en partie, mais continuera dans un temps futur à conquérir plus de personnes.

Parce que je fais aussi beaucoup confiance au temps, à la manière dont les livres vivent dans le temps et dont les lecteurs peuvent arriver à mieux comprendre et à mieux y entrer.

On peut essayer une fois au début et avoir du mal. Ça dépend des circonstances, de notre humeur, de notre âge, de notre expérience. Et puis, un autre moment, des années plus tard, s'y replonger et trouver la clé qui nous fait poursuivre notre lecture. Et c'est aussi une petite expérience que j'apporte.


Si au cours de cette interview, vous avez réussi à vous connecter à cet auteur, à apprécier ses mots et partager sa vision, alors, il ne fait aucun doute que vous devez vous embarquer dans la lecture de son roman primé, si ce n’est pas encore fait. La Plus Secrète Mémoire des Hommes est un roman sur l'art même de l'écriture, sur la solitude que cela implique. Il nous invite à suivre les pas de Diégane Latyr Faye, jeune écrivain qui tombe sous le charme d'un livre mythique intitulé « le labyrinthe de l'inhumain ». C’est un livre qui sort des sentiers battus et provoque une réflexion en vous. Si vous appréciez l'expérience, n'hésitez surtout pas à nous le faire savoir.

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