Atlantique de Mati Diop

Atlantique, le premier long-métrage de la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop est un drame fantastique tourné entièrement en wolof. Il est récompensé du Grand Prix au Festival de Cannes en 2019.




Mati Diop a de qui tenir ! Fille du musicien Wassis Diop et nièce du réalisateur Djibril Diop Mambéty (à qui elle a rendu hommage dans son premier court-métrage, Mille Soleils en 2013), la réalisatrice et comédienne met en avant la jeunesse dakaroise dans Atlantique, son dernier film.


Son Grand Prix à Cannes en 2019, amplement mérité, est rarement décerné à un premier long-métrage. Lorsqu’elle a reçu sa récompense des mains de Sylvester Stallone, Mati Diop a évoqué le fait qu’elle était à la fois en France et au Sénégal. Il est vrai que c’est d’abord au public sénégalais qu’elle adresse ce film qui l’a plutôt bien reçu lors de sa sortie avant la France.


Le pitch :

Ada, une adolescente vivant à Thiaroye, situé dans la banlieue populaire de Dakar est amoureuse de Souleiman, bien que déjà promise à un autre homme, plus riche. Souleiman travaille en tant qu’ouvrier sur le chantier d’une immense tour en construction. N’étant pas payé depuis quatre mois, ses collègues et lui décident de prendre la mer, sans dire au revoir, dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe.

Malheureusement, le bateau disparaît en mer sans trace de survivants.

Ada peine à faire le deuil de son bien aimé et accepte, sous la pression de ses parents, d’épouser Omar, qui pourra l’élever socialement. Le soir du mariage, le lit nuptial prend mystérieusement feu et Souleiman a été aperçu.


Que s’est-il passé ? Les garçons sont-ils revenus ? Et d’où vient cette fièvre qui s’abat à la tombée de la nuit sur les filles du quartier ?



Commence alors une enquête policière où le fantastique et le réel s’entremêlent.

Le film a été tourné entièrement en wolof, une des principales langues du Sénégal. Bien que Mati Diop ne parle presque pas cette langue, il était important pour elle de montrer le plus fidèlement possible la vie de ces jeunes issus des quartiers populaires. Pour celle qui a grandi à Paris, le choix du wolof est un moyen de se reconnecter avec ses origines africaines et de les valoriser. Comme elle l’explique dans l’interview accordée en novembre 2019 au magazine Afrique :

Un premier long-métrage, c’est le film qui nous révèle au monde. Ça avait donc beaucoup de sens pour moi qu’il se déroule à Dakar, et je tenais très fortement au choix du wolof. C’était nécessaire d’offrir un film dans cette langue et de l’apporter au cinéma. Il en a vraiment besoin.

La réalisatrice a fait un deuxième choix fort en engageant des comédiens non professionnels qui n’avaient jamais joué au cinéma auparavant. Elle les a repérés lors de castings sauvages dans les rues de Dakar.


Plusieurs thèmes sont abordés :

Le film est une histoire d’amour entre Ada (Mama Sané) et Souleiman (Ibrahima Traoré) mêlé d’une intrigue policière et d’errance surnaturelle.

On pourrait comparer l’histoire d’amour entre Ada et Souleiman à celle de Roméo et Juliette. De plus, la scène où les amoureux sont sur la plage est un clin d’oeil au film « Touki Bouki » de son oncle Djibril Diop Mambéty, Prix de la critique internationale au Festival de Cannes en 1973.


Les migrants

Avec le départ de Souleiman, Ada devient Pénélope attendant le retour d’Ulysse.

En abordant la question des migrants du point de vue de celles qui restent, c’est-à-dire, les épouses, les mères, les sœurs, les amies… on est face à la question du deuil. Ce sont des Pénélope des temps modernes.

Le film dénonce la jeunesse déchirée, les problèmes socio-économiques, le poids des traditions mais est également, à travers le personnage d’Ada, un magnifique récit d’apprentissage et d’émancipation féminine.



Un film de fantômes.

Le titre de son deuxième court-métrage (2009) portait déjà le nom Atlantiques mais au pluriel. Serigne, le protagoniste, y raconte le périple échoué de sa traversée de l’Atlantique. Les notions de fantôme et de mort sont présentes. Notamment lorsqu’il dit qu’il est physiquement devant eux mais qu’en fait il n’est plus là. Il ajoute une phrase qui va marquer profondément la réalisatrice :

Quand on décide de partir, c’est qu’on est déjà mort .

Mais revenons au long-métrage. A travers la figure des djinns, créatures surnaturelles dans la mythologie arabique préislamique, les morts viennent réclamer justice et hanter les vivants. En décidant d’utiliser le corps des femmes pour introduire les djinns dans son histoire, Mati Diop voulait accentuer le fait que ces femmes ressentent la présence des défunts mais aussi montrer qu’il y a une fusion des luttes (des femmes et des hommes).

Au départ, Mati Diop n’avait pas prévu de faire un film sur ce sujet mais le film est venu à elle. Relayer la parole de jeunes hommes prêts à mourir, attirer l’attention sur ce dont on ne parlait pas et les raisons du départ. C’est en 2011, lors du Printemps dakarois que lui vient l’impulsion.


L’océan, un des personnages centraux du film

Apparaissant tantôt calme, tantôt menaçant, elle nous rappelle que la mer tue. Près de 2100 migrants au large de l'Espagne pendant les 6 premiers mois de l'année 2021.

Mati Diop a une manière de filmer l’océan qui le rend presque hypnotique grâce à de longs plans fixes. Les couchers de soleil rouge annonçant le retour des djinns renforcent la tension. La musique intense et mystérieuse de Fatima Al Qadiri qui composait pour la première fois pour un film insuffle de la magie à l’atmosphère générale.

Mati Diop réussit à mélanger les trois genres (dramatique, fantastique et romantique) avec une grande maîtrise des codes cinématographiques tout en gardant une certaine liberté.


Le film est une production franco-belgo-sénégalaise. Fort de cette collaboration, le succès du film a permis à plusieurs jeunes femmes de réaliser leur premier long-métrage, tant au Sénégal qu’en France. A l’instar d’Ada, la vie leur appartient.

Atlantique, le premier long-métrage d’une jeune réalisatrice métisse, tourné en wolof racontant une histoire d’amour teintée de fantastique sur le thème de la migration est l’exemple que ce cinéma-là a de beaux jours devant lui et que le public lui réserve un accueil enthousiaste.


Ecrit par Isabelle Mbuyamba - Le cine club d'Isabelle sur InstaGram et Facebook

La Chronique Radio Atlantique de Mati Diop



La bande annonce du film


56 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout