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Etienne Minoungou, comédien, metteur en scène et dramaturge

Dernière mise à jour : 27 oct.


Etienne Minoungou
Etienne Minoungou

CopyRight : GREGORY BERGEZ


Etienne Minoungou, comédien, metteur en scène et dramaturge :« On a quitté une époque et nous assistons à un basculement historique »


Avec « TRACES, Discours aux Nations Africaines », le comédien, dramaturge et metteur en scène Etienne Minoungou est arrivé au sommet de son art. Après avoir travaillé des textes emblématiques comme ceux de Césaire ou de Sony Labou Tansi, il féconde ce texte fondamental de Felwine Sarr dans un spectacle simple et percutant, aux allures de conversation avec le public. Sur scène, Minoungou est accompagné par son complice musical Simon Winsé qui signe un décor sonore tout en finesse et en harmonie avec le texte. « TRACES » a été présentée plus de 150 fois (en Afrique, en

Europe et en Amérique…) pour porter cette parole essentielle de Dakar à Paris, en passant notamment par Brazzaville, Limoges, Tunis, Ouagadougou, Montréal, Genève et… Bruxelles.

« TRACES » est à voir au Théâtre le Public de Bruxelles jusqu’au 21 octobre prochain.


NOIR CONCEPT a rencontré l’acteur dans son fief bruxellois. Trois questions à Etienne Minoungou.


1. Comment résumer en quelques mots votre riche parcours ?

« Je m’appelle Etienne Minoungou. Je suis originaire du Burkina Faso. J’aime dire que je suis fils de paysan parce que je suis né dans la province du Boulgou où j’ai passé toute mon enfance aux côtés de mon père qui était agriculteur et, en même temps, catéchiste. Après mes études au Petit Séminaire de Baskouré et à l’Université, j’ai fait mes classes de théâtre avec le Professeur Jean-Pierre Guingané au Théâtre de la Fraternité à Ouagadougou. C’est vraiment là que j’ai appris le théâtre. J’ai aussi été professeur de littérature au Lycée avant de démissionner de la fonction publique pour créer ma propre compagnie. J’ai suivi ma femme, d’abord à Paris et, ensuite, nous nous sommes installés à Bruxelles. J’ai gardé un lien très fort avec le Burkina Faso à travers les activités de ma propre compagnie (Falinga) mais surtout avec la création des Récréâtrales, les résidences d’écriture, de création et de recherche théâtrales qui ont aujourd’hui 20 ans et qui sont dirigées par Aristide Tarnagda. C’est un espace de travail et de recherche pour les professionnels du théâtre en Afrique. »


2. Après avoir écumé et rendu sur scène le nectar d’Aimé Césaire ou de Sony Labou Tansi et vous arpentez à présent les scènes du monde avec « Traces, discours aux nations africaines », un texte fondamental de Felwine Sarr. Comment arrivez-vous à tranformer ce texte littéraire et intellectuel en une conversation avec le public ?


« Il y a eu trois désirs au départ. Le premier désir était une nécessité. A l’heure des réseaux sociaux, l’Afrique est traversée par une agitation de la pensée et de la réflexion, qui passe aussi par des youtubeurs ou des influenceurs, sur des enjeux très contemporains tels que la place de l’Afrique dans le monde, son rapport avec l’Occident, la question de la présence de l’armée française, l’histoire de la colonisation, le franc CFA… Bref ! On reconnaît là une parole qui surgit du côté de l’Afrique. Mais, cette parole-là, à bien des égards, porte en elle des germes mortifères d’abrutissement, de manipulation et de propagande. Le désir de « Traces » était de révéler une autre parole, une autre dimension, qui restitue la complexité du monde contemporain tout en cherchant à l'amener à un niveau de sérénité propice au dialogue profond. Le désir de projeter l’avenir beaucoup plus dans les lumières que dans les ombres.


Le deuxième désir était d’entendre nos intellectuels, nos grands penseurs et de les voir traverser leurs espaces d’intimité, d’entre soi pour devenir plus « populaire ». Pour que leur pensée soit partageable. Et le théâtre a cette fonction-là : rendre la complexité intellectuelle dans une dimension de partage poétique pour que ça percole dans les esprits. Et Felwine Sarr, qui est un penseur extrêmement important dans le monde de la pensée africaine, ne pouvait pas faire l’économie de cette traversée-là pour rester dans les livres, les amphithéâtres et les cercles académiques. Avec « Traces », il existe dans un espace beaucoup plus populaire.


Le troisième désir répond plus directement à la question de la conversation. Je crois que la profération violente est actuellement un des aspects excessifs de la prise de parole dans le débat social aujourd'hui. Pour moi, cette profération avec son côté revendicatif avait atteint ses limites. Il faut ouvrir le champ de la discussion. Mon esthétique théâtrale se fonde sur l’idée que le théâtre est un espace de dialogue social où il faut arriver à créer les conditions de la palabre pour que le choc des imaginaires s’adoucisse et que, dans ce choc des imaginaires, il y ait une poétique de la relation, telle que Edouard Glissant la définit, qui permet la rencontre. La confrontation systématique des imaginaires est pour moi inféconde. Ce qui est fécond, c’est la conversation, c’est l’échange, c’est la causerie.

Voilà les trois aspects qui ont participé à l’écriture dramaturgique et esthétique de « Traces, Discours aux nations africaines » que l’on présente au Public.


3. Dans la plupart des expressions artistiques, à l’instar ce qu’il se passe sur le marché

mondial de l’art contemporain, l’Afrique est en train de réenchanter le monde. Vous

voyagez dans le monde entier, comment les créateurs africains existent-ils sur la scène

internationale aujourd’hui ?


La première chose est qu’il est nécessaire de reconvoquer les récits de la périphérie. On se rend compte que le centre qui valide ce qui doit être raconté, ce qui doit être dit, ce qui a de la valeur sur le marché, ce centre prend l’eau ! Les récits de la périphérie, au-delà de faire simplement justice à la parole plurielle du monde, sont inventifs et créatifs. Ils vont influencer les créateurs du centre, à l’image de Picasso par exemple qui a emprunté des formes et des figures des arts premiers, notamment africains. Désormais, ce ne sont plus des emprunts. Il y a une forme de créolisation des esthétiques dont la part de production des périphéries est sans cesse grandissante.


Deuxièmement, cette parole de la périphérie doit aussi se reconnaître comme faisant partie du monde. Le centre s’estompe et les périphéries se confondent et s’entremêlent. Edouard Glissant démontre très bien cette forme d’archipelisation du monde. De la sorte, le monde est devenu un gigantesque archipel où chaque partie, chaque territoire est un centre. L’art, tel qu’il se donne à voir actuellement, est agité par ce désir de faire du monde un archipel. Et là, on a une place. On ne doit même plus bouger pour l’avoir. Il suffit seulement de se reconnaître archipel pour être relié à tous les espaces du monde. C’est ce qui est en train d’arriver. On le voit très bien dans le cinéma, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre… On a quitté une époque et nous assistons à un

basculement historique. Et cela se révèle beaucoup plus dans les arts que dans les autres espaces de la vie publique comme la politique ou la diplomatie… J’ai coutume de dire que la poétique précède toujours la politique.





Pour en savoir plus, lire aussi « Les Racines élémentaires d’Etienne Minoungou », LE SOIR 7/1/2022


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